2015

Maladie: omnipotence et indiscipline

Publié dans le bulletin du SBEM, octobre/décembre 1999, page 57-59

Vera Felicidade de Almeida Campos*

En tant qu'êtres dans le monde, structurés et structurants de relations, nous établissons des limites et nous sommes limités par nos contextes relationnels exposés par des dimensions culturelles. Nous créons des symboles, un langage, par conséquent des modèles moraux, des règles de cohabitation, la société. Ce processus de cohabitation implique nécessairement une prise de distance par rapport à notre être, car il a été transcendé, transformé dans la relation à l'autre.

Le processus de transformation de l'individu, de l'être humain, est aussi celui de sa constitution en tant qu'individualité, limitée par des nécessités organiques, biologiques ou remise en question par des possibilités perceptives, relationnelles, psychologiques. Pour résumer grossièrement, on pourrait dire : on vit pour manger ou on mange pour vivre. Survivre ou exister.

Tout être humain est en état de survie sitôt que son immanence est biologique. Ce processus comporte beaucoup de difficultés. Le milieu environnant est hostile (chaleur, froid, manque de nourriture, etc); la société impose ses règles hiérarchiques qui aboutissent à "mange qui peut ". L'argent, les valeurs, entrent en compte et dénaturent les processus naturels. On lutte pour survivre, on apprend, on regroupe les aides enseignées et l'on survit en franchissant les étapes ou en échouant. Les morts prématurées indiquées par les statistiques sont révélatrices de l'effort, de l'impossibilité.

Le processus naturel, cru (la relation de l'être au monde) commence à être cuit (1). Nous mettons à profit ce que nous avons appris, les directions à prendre pour résoudre les problèmes. Nous sommes entraînés, civilisés, socialisés. L'école est un guide, un phare, du primaire à l'université, nous apprenons comment faire.

"Contextués" en vue de résoudre, impliqués dans les résultats, nous décapitons, nous étranglons, nous fragmentons dans ce processus qui consiste à satisfaire les nécessités pour survivre. Nous perdons la tête. Modèles, cartes et règles décident du chemin que nous devons suivre. Nous ne structurons pas l'autonomie, car nous avons toujours besoin d'être dirigés et protégés par la boussole de nos intentions et de nos désirs, bien que nous ayons un semblant d'autonomie donné par le pouvoir, par les statuts.

Nous sommes ce que nous avons, ce que nous avons obtenu. Ceci nous permet de nous réaliser, nous adapte, mais nous rend vides. Être constitué par l'adhérence réduit l'homme à l'état de chose. Dans ce contexte, le signifié est établi par les valeurs, en ultime analyse, par les symboles. Le symbole, à mesure qu'il représente une réalité, finit par la déformer, la trahir, car il est utilisé dans un autre contexte que celui de sa constitution. Nous en arrivons à agir et à interagir par des prolongements déformés. C'est l'aliénation, nous perdons le corps (la matière). Nos désirs et nos besoins sont manipulés et conditionnés par la recherche du bonheur et du bien-être. Dans ce nouveau contexte, les résultats peuvent aussi être confondus avec les grandes espérances et les illusions.

Nous vivons par et pour. Perdre le comment, le présent, c'est perdre l'unique contexte humanisant, celui où l'on est, indépendamment de ce que l'on a, de ce que l'on fait. La disparition du vécu du présent, crée des individus dépersonnalisés, qui ne vivent que pour réaliser leurs rêves et leurs désirs, leur regard est tourné vers l'au-delà, ils n'acceptent pas les limites qui s'opposent à leurs intentions et leurs buts. Quand l'obstacle, la limite, surgit, on voit apparaître la victime désespérée qui pleure et se lamente, niant la réalité limitatrice à travers l'espoir du salut; ou alors, parait l'intrépide, le lutteur obstiné, qui cherche à repousser les limites.

Les limites sont acceptées et intégrées par des individualités structurées et non fragmentées. Les individualités structurées ne vivent pas en fonction de "l'avoir". Elles acceptent ce qui arrive comme ce qui est entrain d'arriver. Elles ne recherchent pas le résultat, elles ne vivent pas tournées vers le désir, elles ne sont pas mues par les frustrations de la non-réalisation de ce même désir. Elles vivent le présent, elles n'ont pas d'inquiétudes, de peurs ou d'angoisses.

Ces commentaires sur être et paraître, adhérence et immanence, sont les contextes que nous emploierons pour comprendre le processus connu comme "maladie".

Nous n'allons pas penser la maladie en termes de déséquilibre, car nous serions soumis à un postulat réducteur, déterminant de l'homéostasie. La maladie est la création d'une nouvelle structure biologie-psychologie, qui se pose comme l'antithèse responsable de perturbations, de mal-être, de douleurs, d'impossibilités, de changements, de compromissions. Surgissent les limites, les pertes, les difficultés, les incapacités. Quand les limites sont acceptées, on intègre la maladie; quand elles ne le sont pas, l'étonnement, la révolte et l'illusion caractérisent la manière de vivre la maladie. Ces filtres (étonnement, révolte et illusion) structurent une attitude omnipotente (non-acceptation de l'impuissance, des limites), l'indiscipline.

La question n'est pas la maladie, les limites ou le processus. La question est, l'acceptation de ces limites, de ce processus. Chaque fois qu'une limite n'est pas intégrée, acceptée, cela génère l'omnipotence, la division, cela crée le vide. Il existe des personnes "malades" de ne pas être grandes, de ne pas être minces et de ne pas être riches! Le syndrome de panique, la dépression ne sont autres que le vécu de l'échec, de la frustration, de ne pas avoir obtenu ce que l'on voulait, ce que l'on pouvait, ce que l'on méritait, ce dont on avait besoin, ce dont on rêvait! Stress, angoisse, névrose, phobies, maladies mentales sont tellement explicites de ces aspects qu'ils disposent d'innombrables théories et de professionnels entraînés à travailler sur ces états et à les expliquer.

Il est fondamental de percevoir la maladie comme un tout et non pas seulement comme un aspect de l'être. On n'a pas de dépression, on est déprimé, on n'a pas de névrose, on est névrosé. Ce point de vue rend possible l'appréhension de l'individualité réduite à l'état de chose, malade. Cela vaut la peine de retenir que généralement on ne tente de globaliser que quand il est impossible d'additionner, de grouper les données. Percevoir que le tout n'est pas la somme des parties devient impossible à cause des conceptualisations élémentaires et réductrices.

Et les maladies irréversibles, le sida, le diabète, certains stades du cancer?

Avoir à faire à l'irréversibilité, c'est avoir à faire à l'impuissance; c'est l'impossible, l'inexorable. En tant que "guérisseurs" nous percevons l'inexorable, l'irréversible, comme des limites qui si l'on y travaille peuvent être diminuées, mais nous avons besoin que le "malade" aussi les perçoive ainsi. C'est là qu'est la grande bataille, il est bon de rappeler l'article du Docteur Alcina Vinhaes Bittencourt. "Pourquoi peut-on échouer à éduquer un diabétique": les professionnels de la santé sont conscients du fait qu'il faut éduquer le diabétique? Le diabétique peut alors être bien informé et, dans le même temps être incapable de traduire ces informations ou de prendre des décisions face à son traitement, parce que être informé ne signifie pas être acteur. Il se crée une situation dans laquelle les patients-élèves deviennent adversaires ou ennemis du médecin-enseignant. Le patient devient soumis et/ou rebelle et l'équipe, du fait qu'elle n'atteint pas ses objectifs, se sent impuissante. (2)

La discipline est la grande arme. L'être se fragmente pour avoir renoncé à l'unique chose qui est absolument sienne: la possibilité d'établir ses méthodes, ses routines, ses propres normes, ses motivations, ses possibilités et ses nécessités. Structuré selon des demandes circonstancielles et des modèles relationnels, il va vers ce qui est bon et évite le mauvais.

La discipline permet d'éviter la maladie, c'est un amphitryon idéal pour recevoir cette visiteuse ­ la maladie. Cependant, nous ne pouvons nous discipliner que si nous acceptons ce qui nous limite. Comment un enfant peut-il vivre sans sucreries? Comment peut-il se souvenir de l'heure des prises de médicaments? Comment renoncer aux gourmandises et aux bonbons si justement ce sont eux qui font oublier l'amère réalité de la maladie? Et les obèses? Et les séropositifs, comment peuvent-ils renoncer au plaisir, renoncer à la contamination, s'ils sentent qu'ils ont déjà un pied dans la tombe? Vengeance, envie, rage, peur. Voilà la peinture psychologique qui masque une simple question : la non-acceptation de la limite. Accepter la maladie, accepter la limite, c'est accepter la vie, c'est accepter la mort. En tant qu'humains, nous ne sommes pas immortels, mais nous sommes des êtres dotés d'une infinité de possibilités: il n'y a pas de raison de se restreindre au cercle limité des contingences biologiques, il faut le transcender, ainsi seulement les limites seront intégrées, acceptées et transformées. La maladie cesse d'être un état qui fait de l'être une victime et devient un processus humanisant. Ce n'est pas rare, nous avons connaissance de plusieurs cas où après de graves maladies ou durant des maladies chroniques les gens perçoivent l'univers, comprennent pourquoi ils ont vécu, le pourquoi ils sont vivants, ils arrivent à transformer la maladie en enseignement, il parviennent à "surmonter" dans tous les sens du terme.

S'il y a un problème, il y a nécessairement une solution: il suffit de se plonger dans les données du problème et d'éviter les chemins détournés qui n'ont rien à voir avec la structure de la problématique. En allant au cur du problème nous arrivons à le résoudre, en nous consacrant à la maladie nous arrivons à ne plus la ressentir comme une adhérence, une punition. Nous en venons à percevoir une nouvelle réalité limitée et nous élaborons des méthodes, des disciplines de cohabitation, qui si elles ne mènent pas à la guérison apporteront certainement une nouvelle manière d'aborder les impasses, qui nous fera accepter l'impuissance de façon disciplinée et cela est libérateur ­ nous perdons les peurs et renonçons aux objectifs. Je me souviens du Mythe de Sysiphe éternel et présent. Il est bon de se le rappeler: en raison de sa désobéissance et de son omnipotence Sisyphe provoqua la colère de Zeus qui le condamna à rouler sans cesse un rocher jusqu'au sommet d'une montagne. Chaque fois qu'il avait presque atteint le sommet, le rocher redescendait et il devait recommencer. Après avoir mainte et maintes fois roulé le rocher vers le haut de la montagne Sisyphe a un insight, il se rend compte que la punition n'est pas de rouler le rocher jusqu'au sommet: il s'agit de le porter vers le haut, le rocher roule du haut jusqu'en bas et il le remonte, indéfiniment. À partir du moment où il comprend cela, Sisyphe se libère, il n'a plus comme objectif de mettre fin à sa punition, il accepte sa réalité comme n'étant plus une punition. C'est un homme libéré de la coupe des Dieux, il est le maître absolu de sa vie. Il se libère de la punition des Dieux. Porter le rocher vers le haut est sa tâche, son travail.

Notes:
(1) ­ Claude Levi-Strauss, Le cru et le cuit, Plon, Paris, 1964
(2) ­ "Porque educar o diabetico pode falhar" (Pourquoi l'éducation d'un diabétique peut échouer), publié dans le Bulletin de la SBEM, an I, n°3, avril/juin 99, page 31
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* Vera Felicidade de Almeida Campos est psychothérapeute, créatrice de la Psychothérapie Gestaltiste, développée et exposée dans ses cinq livres: Psicoterapia Gestaltista-conceituações, Edição da Autora, Rio de Janeiro, 1973; Mudança e Psicoterapia Gestaltista, Zahar Editores, Rio de Janeiro, 1978; Individalidade, Questionamento e Psicoterapia Gestaltista, Alhambra, Rio de Janeiro, 1983; Relacionamento Trajetória do Humano, Edição da Autora, Salvador, 1988; Terra e Ouro são Iguais-percepção em psicoterapia, Jorge Zahar Editor, Rio de Janeiro, 1993.

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Traduit du portugais par Michele Benatar