2015

L'impuissance c'est l'intégration des limites

Vera Felicidade de Almeida Campos

Publié dans le bulletin du SBEM, juillet/septembre 2000, p.43-46

Avant tout nous allons nous définir quelques référentiels, quelques contextes qui nous permettent de comprendre, d'appréhender les structures constitutives immanentes de l'impuissance. L'impuissance est le dénominateur commun de l'histoire de l'humanité. C'est le ressort initial du développement, du processus de civilisation, du processus technologique. L'homme face à des impossibilités se sent impuissant, sans moyens d'agir, de sortir des impasses existantes. En acceptant cette limite, cette réalité, il se sent impuissant. En n'acceptant pas les impossibilités, il pense que quelque chose ne va pas, que quelque chose manque, il est désespéré, apeuré, agacé, il se sent coupable, transformant ainsi le vécu de l'impossibilité, le vécu de l'impuissance en incapacité, il se fait victime, de ce fait il est plein de complexes et de non-acceptations. Cette expérience de l'incapacité est ce qui arrive quand l'impuissance n'est pas acceptée. Il est fréquent que l'on confonde incapacité et impuissance. Dans un contexte plus spécifique, parler d'impuissance c'est parler d'un échec précis, l'impuissance sexuelle.

En vivant l'impuissance nous gardons les pieds sur terre, nous sommes complètement dans le "ici et maintenant" de la situation malgré le fait que nous soyons immobilisés, impuissants. En n'acceptant pas l'impuissance, nous perdons la notion de présent, nous fuyons vers un futur/passé, divisés entre désir et peur, dissimulant l'impuissance avec la culpabilité, la rage, l'appréhension. En ne nous immobilisant pas nous déambulons parmi des dispersions qui finissent par provoquer le vide en nous.

C'est le vécu de l'impuissance, de l'immobilité, de l'impasse qui rend possible la transformation, la création et enfin le développement de la créativité, le progrès scientifique, technologique. En termes individuels, c'est ce qui permet de transcender les limites, l'impasse.

Impuissant face au problème de survie, l'homme cueilleur/chasseur a développé des instruments. Le couteau de silex fut un moyen de résoudre le problème de l'impasse créée par l'insuffisance, par l'impossibilité des doigts, des ongles et des dents à découper le produit de la chasse. En se penchant sur le problème: "comment ouvrir le ventre de ce gibier ?" il remarqua qu'il manquait des pointes aux doigts et que celles des dents et des ongles permettaient à peine de faire des trous discontinus. En s'arrêtant sur ce problème, il s'aperçut que la question n'était déjà plus de faire des trous, mais bien, comment donner une continuité aux trous. Il racla avec une pierre, un morceau de bois, quelque "insight" que ce soit. Apparurent les couteaux. Il est intéressant de noter que dans les plus diverses cultures préhistoriques les couteaux sont essentiellement identiques, ils sont induits par les mêmes relations, c'est l'appréhension de la globalité, c'est le résultat de l'acceptation de l'impasse, de l'acceptation de l'impuissance.

Accepter l'impuissance, c'est la voie pour accepter la réalité, c'est l'acceptation de la limite. Cette acceptation, crée une nouvelle dynamique: la limite est intégrée, ce n'est plus un obstacle en face de moi, ça devient un référentiel de possibilités, un contexte structurant pour de nouvelles relations. C'est le changement, continuité dynamique, qui empêche le positionnement d'adapté.

Se positionner c'est établir à des points, des îlots de survie. L'homme préhistorique pourrait continuer à survivre, il suffirait de déchiqueter le gibier avec les dents, mais cette adaptation à l'impasse, sous-dimensionnerait ses possibilités relationnelles bien que ne le laissant jamais immobilisé, impuissant face au problème posé par la nécessité de découper le produit de sa chasse. Le vécu de l'impuissance crée l'immobilité, mais c'est précisément cette immobilité, cette antithèse du mouvement environnant, qui permet de dépasser les contradictions, d'aller au-delà de l'impasse. Alors, à ce moment nous pouvons dire que la meilleure chose pour un être humain, en termes de dynamique et de développement relationnel, c'est l'impuissance. C'est elle qui cause la désadaptation propice au changement. Ne pas changer c'est se stabiliser, chose impossible dans le cosmos, dans le monde.

Si l'impuissance est une si bonne chose, pourquoi est-il si désagréable de la vivre? Nous la vivons comme mauvaise quand nous n'acceptons pas d'être impuissants. Accepter l'impuissance c'est accepter la réalité. La réalité, c'est ce que nous percevons, bien que nous ne percevions pas toujours ce qui existe. Les concepts de réalité, d'éxistence et de limite sont très proches. La philosophie, et dans un certain sens la psychologie aussi, ont beaucoup débattu cette question. Nous pensions que face au réel, à l'existence, à la limite, il y a toujours un individu, ce qui transforme la question en une dynamique relationnelle.

Lêtre dans le monde, perçoit que ce qui est en face de lui, est réel, existe, pouvant ou non être vécu comme une limite. La donnée immédiate, par exemple, est la perception de la table, c'est réel, ça existe. Percevant cette perception nous pouvons dire qu'elle limite un espace, ou qu'elle constitue une limite à mes mouvements, etc. Dans notre quotidien, nous ne percevons pas la loi de la gravité, pas plus que nous n'expérimentons la limite de ne pas pouvoir voler, bien qu'elles soient réelles, qu'elles existent. Cette loi et cette impossibilité ne sont pas prégnantes dans notre expérience de la réalité et de l'existence. Santos-Dumont s'est dédié à cela et il a conçu l'avion, Icare s'est mis des ailes et est resté au sol, impuissant face à la cire qui fondait.

Les sciences, les religions, les philosophies perçoivent les limites humaines et tentent de les neutraliser, de les transcender, de les remettre en question. L'histoire de l'humanité, sa trajectoire de pensée, de questions et de réponses a de tout temps été motivée par la constatation de l'impuissance, soit acceptée, soit reniée. Quand les religions ont édicté les commandements, quand l'église a défini les sept péchés capitaux, elles ont créé l'antidote à la non-acceptation de l'impuissance. Tu ne tueras pas, l'un des commandements, dit: accepte ta frustration et les injustices dont tu souffres, etc. Critiquer et punir la colère, la gourmandise, la convoitise, la luxure, l'envie, la paresse et l'orgueil étaient des moyens de réprimer et d'empêcher les excès trompeurs de la réalité, de l'existence. C'était un moyen d'établir des limites, de créer les conditions pour que l'impuissance soit acceptée afin de démontrer le pouvoir absolu du divin. On acceptait l'impuissance terrestre et l'on vivait dans l'insécurité et le doute d'une récompense post mortem.

Enfin, c'est toujours une perspective plus grande, un non-positionnement en nécessités circonstancielles qui nous permet de percevoir et d'accepter nos impossibilités.

C'est l'acceptation des impossibilités ou expérience de l'impuissance qui nous humanise. Accepter c'est s'intégrer à ce qui arrive. Il n'y a pas de hiatus, pas de cogitation, pas d'évaluation. On accepte, voilà tout. Cette fusion est quasi impossible, il y a toujours le savoir qui se sait, le perçu qui se perçoit et le vu qui s'est vu. Ces réflexions, ces échos empêchent l'intégration, la fusion. C'est la perception de ceci qui a généré dans les yogas l'idée de pause, d'arrêter le mental pour écouter le silence, voir le non vu. C'est cette même idée qui permet les postulats de la physique quantique. Si nous vivons intégrés, nous acceptons ce que nous vivons, nous acceptons l'autre, nous acceptons le monde. Quand nous vivons articulés, adaptés, emboîtés, le monde est un casse-tête. Nous devons accepter, nous devons déchiffrer les énigmes. Nous divisons les choses en justes et fausses, légales et illégales, morales et immorales, bien et mal, etc Ces dualismes, généralement manichéistes, établissent des lignes de fuite nécessaires à notre compréhension. Surgissent les idéologies, les règles, les préjugés. Quand nous acceptons, c'est au travers d'autres critères, créant plus de non-intégration. Dans ces contextes, vivre l'impuissance est synonyme de faillir, ne pas réussir. Il n'y a pas acceptation de l'impuissance, on accepte l'impasse et l'impossibilité par une autre variable intervenante, étrangères aux données. Quand l'impuissance est vécue comme une incapacité, elle se transforme en justification pour la manipulation de problèmes, pour la déshumanisation. Quelques situations inhumaines sont justifiées par la soumission à des règles, à des normes et à des modèles: "c'était mon travail, j'ai accepté les ordres, je devais torturer ces gens". L'acceptation découpée, désintégrée en X et intégrée en Y, est synonyme de déshumanisation, elle est justifiée par la peur, l'appât du gain, l'envie, le manque, le désespoir. L'acceptation n'existe que quand elle est vécue dans le présent. L'acceptation c'est l'intégration de ce qui arrive, c'est ce qui provoque l'immobilité. Le fait d'accepter la difficulté de l'autre et en cela l'aider, peut ne pas être la résultante de l'acceptation, mais bien l'expression de règles, de dogmes et de principes auxquels on obéit. Cette obéissance à un principe (situation X), quand elle s'applique à ce qui arrive, explique la conscience tranquille du bourreau, par exemple.

La condition humaine marche, oscille toujours sur le fil de l'impuissance. Il est bon de se souvenir de l'effondrement des illusions de Sidarta, les expériences de l'impuissance qui contribuèrent à sa transformation en Boudha (Boudha ­ en sanscrit, connaissance). Le Prince Sidarta vivait dans la réalité de son palais, son monde n'était que celui-ci, sa limite perçue était une porte. Un jour, il décide d'ouvrir la porte du palais/ville, et il sort. Il voit un enterrement et des personnes qui pleurent, il remarque un vieillard qui demande l'aumône, il entend les pleurs des malades. Tant de souffrance, resume-t-il. Pourquoi vivre ? Nous allons tous mourir, les maladies ont toujours existé et il y a peu de richesses, même cela n'empêche pas la mort et la maladie. Immobilisé, impuissant, sidéré par ce qu'il percevait, Boudha transcende les impasses et commence à enseigner cette transcendance des limites, du samsara (roue de la vie) comme moyens pour ne plus souffrir à cause des illusions établies. Encore une fois c'est l'acceptation de l'impuissance créant de nouvelles dimensions pour l'humain et l'humanité.

Après Boudha, il fallut attendre quelques siècles pour que la grande question de l'impuissance soit replacée dans ses structures, dans son immanence. Ce sont les questions psychologiques. C'est l'impuissance face à l'autre, c'est l'impuissance face à soi-même.

L'autre est ma limite, comme mon structurant relationnel. L'autre est le différent de moi, par le fait de n'être pas moi-même. Le constat de différence, présuppose une similitude. Savoir ce qui est part de ce tout constitue une énigme. Nous voulons la différence parce que nous désirons le semblable. Ce sont des affinités électives, comme dit Goethe. Nous recherchons le semblable parce que nous désirons le différent. Ces évaluations empêchent l'intégration. Nous avons besoin de ne pas percevoir l'autre, ou de ne pas nous percevoir. Impuissants, immobilisés face à l'autre, nous nous percevrions et nous percevrions l'autre par le biais de cette rencontre génératrice d'impuissance, d'impasse. Cette antithèse, l'impuissance, deviendrait le contexte au travers duquel moi et l'autre existerions. Surviendrait la disponibilité propice à l'intégration avec ce qui arrive. C'est l'acceptation de l'autre comme limite, la différence ou la similitude n'importent plus, l'autre est ici avec moi. Cette limite qui supprime les significations est le structurant relationnel.

En 1998 dans mon livre "Relacionamente e trajetoria do humano", page 34, j'écrivais :

"Ce qu'il importe de savoir, de décrire, c'est l'attitude structurée face aux limites : les limites de l'impuissance ou de l'omnipotence, que ce soit en termes de culpabilité, d'omission (peur) ou d'objectifs, d'attentes, d'anxiétés. En structurant une attitude d'impuissance, en ne niant pas ce que nous percevons, (jusque-là c'est facile), nous restons libres des injonctions, des recouvrements, des exigences, enfin des limites et des appuis familiaux, sociaux et circonstanciels. En structurant une attitude d'omnipotence, au travers du "faire semblant", de l'image, des objectifs, nous restons dans le compromis, nous augmentons les limites, l'aide qui nous désindividualise, dans notre vie. Nous nous divisons, nous nous sentons coupables, peureux, pas rassurés; nous cherchons un autre qui nous accepte, qui nous donne ce que nous n'avons pas, ce dont nous avons besoin. Surgissent ainsi les grands drames et les grands rêves du relacionnement humain, du "être dans le monde" avec l'autre et avec soi-même, les frustrations professionnelles, les réalisations professionnelles, les échanges d'expérience de vie, l'angoisse, les phobies, les symptômes compromettants et révélateurs de l'emprisonnement".

La non-acceptation de l'impuissance face à l'autre crée l'espérance, le désir, le rêve et les craintes. La non-acceptation de l'impuissance face à soi-même n'est rien de plus que le processus de la non-acceptation, caractérisé par la peur, la révolte, les frustrations, le sentiment de culpabilité et la sensation d'injustice. Ne pas accepter l'impuissance, l'incapacité de supprimer les problèmes qui nous affligent, c'est se sentir victime, c'est se sentir abandonné par les proches, les parents et par l'absolu, Dieu.

Être seul, c'est la grande impuissance humaine qui, quand elle est acceptée, possibilite de grandes transformations, d'innombrables relacionnements et qui, quand elle n'est pas acceptée, crée les désemparés, les victimes, les révoltés.

La grande impuissance humaine est intrinsèque à sa propre condition: être dans un monde soumis à la loi de la gravité, cohabiter, s'adapter aux radicaux libres et ne pas avoir d'ailes ou d'épine dorsale. La condition organique dans ce monde physique, nous oblige à ne pas oublier, à accepter nos limites et quand nous ne les acceptons pas nous nous préparons à affronter des expériences de révolte, de peur et de colère, par exemple. Accepter nos limites est ce qui nous dynamise et élargit nos référentiels pour intégrer les limites, c'est ce qui supprime les obstacles. Quand un jour, un médecin a intégré la limite qui consiste à reconnaître que l'on ne sait pas ce qu'il y a dans le corps humain, apparurent les études anatomiques, plus tard les rayons X, l'échographie, l'IRM etc.

En nous adaptant à nos insuffisances, nous vivons l'impuissance comme une incapacité, nous sommes étouffés par les limites, sans les intégrer. L'hypocondrie, la peur de la maladie est un exemple de ce qui vient d'être énoncé. Notre corps, dans un certain sens, c'est l'autre, l'étranger. Nous ne savons pas ce qui se passe avec notre foie, notre cur, notre prostate et nos seins. Des développements anormaux, sans indices, sans symptômes. Le fait de vivre en voulant contrôler ces possibilités, établit l'inquiétude comme moyen d'accéder à l'inconnu. Accepter l'impuissance dans cet univers étrange qu'est notre corps permet qu'il soit intégré et révélé. En connaissant nos limites, en remettant en question nos conflits, "sans faire l'autruche" en renonçant au "faire comme si" aliénant, en percevant que si le problème de l'autre m'atteint, c'est que ce problème est mien, en n'oubliant pas que l'établissement de la relation dépend nécessairement toujours des deux parties, nous neutralisons le malentendu, le stress d'être dans le monde plein de besoins et de possibilités. Venir à bout des contradictions rend libre, individualise, humanise, empêche la fragmentation psychologique.

La maladie est une grande limite, c'est un déclencheur de l'impuissance. Accepter la maladie nous rend disponible pour nous soigner, pour la minimiser, l'éradiquer, pour neutraliser son développement limitateur. Le manque d'argent, la pauvreté aussi sont limitatrices, ils génèrent l'impuissance qui quand elle est acceptée, possibilité des transformations dans le vécu.

Quelques-fois nous sommes impuissants devant les faits, les circonstances et les réalités, mais nous avons toujours les moyens et la possibilité de les gérer. C'est cela la grande leçon que nous apprenons. Les impossibilités sont toujours des possibilités, l'important est de ne pas se réduire à un point, de ne pas "s'ilôter" dans le "je ne peux pas", "je n'y arrive pas". Je ne peux pas, je n'y arrive pas, mais je peux ne pas pouvoir, je peux ne pas réussir. En créant cette possibilité, en acceptant l'impuissance, le mouvement reprend et l'immobilité cesse.

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Traduit du portugais par Gilda Bernard