2015

Cohérence et légitimité

Vera Felicidade de Almeida Campos

Publié dans le bulletin du SBEM, jul/set, 2001, p.46-47

Nous vivons en société, nous faisons partie de groupes et dans un certain sens le plus petit groupe que l'on puisse imaginer est composé de nous et nous-même, ou moi et moi-même. Ce sens du reflet, cette perception de soi comme "moi" configure les structures et les fonctions, établit le définitif et le transitoire, définit les systèmes et les circonstances.

Nous sommes dans le monde, cette contextualisation est une réalité. C'est un vécu qui peut être perçu de plusieurs façons. Le monde peut être plus prégnante, ce qui nous situe peut être plus prégnante, or nos intentions et nos nécessités peut s'imposer au point que nous perdions de vue le monde et ce qui nous situe. Le processus est variable et relationnel. Cette mobilité permet l'interaction et l'intégration. Lorsque nous nous en référons continuellement aux processus du monde ou à nos propres processus, nous établissons l'inertie vécue comme immobilisation, responsable de ponctuation, de cassure dans la dynamique relationnelle. Nous perdons l'autonomie. En vivant isolés nous structurons une indépendance qui résulte de l'imperméabilisation, qui nous déconnecte de tout, qui crée des illusions, c'est une indépendance engendrée par l'insensibilité. C'est l'autonomie crée par l'impossibilité d'interagir.

Il se trouve qu'il n'existe pas de situations isolées, tout est relié à tout ­ le modèle physique quantique de l'univers nous impose cette réalité. Il arrive aussi que même isolés nous nous percevions comme "faisant-partie", de façon perceptive, psychologiquement, le "moi" est un autre qui constitue la plus petite formation, le plus petit système social existant.

Sensibles aux demandes, aux désirs, nous cherchons dans les façons de fonctionner adaptées à nos intentions, à faire partie des circonstances, tirant de ces dernières ce qui convient le mieux à nos besoins, à nos rêves. Les critères sont établis en fonction des objectifs nécessaires à notre bien-être. Le sens de l'opportunité et de l'adéquation caractérise notre "être-dans-le-monde". Ce type de vécu empêche la structuration de quoique ce soit qui soit différent du fait de s'armer d'outils, d'ustensiles propres et adéquats pour la réussite de tâches libératrices, réalisatrices. Dans ces convergences relationnelles, surgissent les fonctions. Cette transversalité relationnelle nous permet d'accéder à plusieurs parties, situations ou directions. Ces situations sont vécues de façon indépendante, par exemple: le meilleur ami doit être jeté par-dessus bord car il représente un obstacle, il empêche notre réalisation professionnelle. Les situations sont vécues comme "tuer ou mourir" et de façon encore plus complexe et conflictuelle elles sont perçues comme, mourir dans une situation donnée ou ressusciter et récupérer dans une autre. L'omnipotence se crée, le manque de critères, de cohérence, de logique et d'éthique aussi. Nous devenons des Dieux, qui décident. Nous devenons "l'outil à tout faire", sans critères. Cette dépersonnalisation permet d'essayer de vaincre, de réussir. L'occurrence de ce processus est très forte quand on recherche des résultats ­ c'est le fameux manque d'éthique, c'est l'attitude machiavélique dans laquelle la fin justifie les moyens. Peu importent les règles, il n'y a pas de critères, il n'y a pas de profondeur. Sans racines, protégés et soutenus, nous suivons les fonctionnements rédempteurs. Ce processus est inhumain, il est impropre, adhérent à la structure humaine, bien qu'il soit très fréquent et commun.

La continuité de ces vécus de survie déshumanise. À force de brûler, de couper ses possibilités de transcendance, l'être humain s'isole, c'est à peine s'il survit.

Dans la relation avec l'autre, surgirait la transcendance du propre système, responsable de l'interaction et de l'intégration.

Dans les circonstances et les fonctionnements, les vécus s'épuisent d'eux-mêmes, ressurgissant seulement pour remédier aux nécessités, pour combler les désirs. Le développement de ce processus ne laisse pas de marques structurantes. C'est le "aller et voir", l'habitude de faire, laver la vaisselle, s'occuper des autres, créer des uvres d'art, laver par terre, les tâches quotidiennes, c'est le fonctionnement. Ces mêmes activités peuvent exister et établir des structures, des critères et des cohérences. Il suffit de ne pas s'y épuiser, il suffit de se rendre compte qu'elles sont toujours destinées à quelqu'un. Cela me rappelle Franz Brentano, philosophe précurseur de la pensée phénoménologique, qui a établi la différence entre le phénomène physique et le phénomène psychique, en disant que le phénomène physique est celui qui s'épuise de lui-même, alors que le phénomène psychique pointe toujours vers quelque chose, vers quelqu'un. Avec cette différence, Brentano a réussi à montrer que l'important n'est pas le fait, mais bien l'acte, ce n'est pas le substantif, mais le verbe, c'est comme ça, l'amour ne signifie pas, ce qui signifie c'est l'acte d'aimer, l'important n'est pas le rouge, c'est le "rougir", l'important n'est pas la vie, c'est vivre. Dans cette vision des choses, l'homme importe en tant que processus, en tant que "humaniser".

Situés, positionnés, nous perdons, nous arrêtons le processus. Rien n'est structuré sinon les appuis, les ponts et les désirs profonds. Humaniser ne nous devient possible que quand nous nous libérons des contingences superficielles et que nous atteignons les racines de notre humanité. Cette radicalisation, ce fait de ne pas être qu'un organisme en survie, nous offre la possibilité d'avoir des critères et de faire des découvertes- des cartes d'orientation qui nous permettent de prendre des directions, des chemins. En suivant une route nous savons où nous allons et aussi où nous n'allons pas. Nous séparons le grain de l'ivraie, nous faisons le tri, nous identifions. Avec ces attitudes, nous parvenons à rester au-delà des circonstances, nous arrivons à structurer des référentiels et des références. L'ordre apparaît, ainsi que la fréquence, la répétition, la limite. Cette marque individuelle est la personnalisation, grâce à elle nous transitons par plusieurs systèmes et contextes, maintenant ainsi notre individualité, notre cohérence. Malheureusement, presque toujours, ce qui prévaut, alimente et nourrit cette cohérence dans l'humain, ce sont des stocks qui lui sont extérieurs: les religions, les idéologies, le corporatisme - règles, des organisations et des définitions préalables qui, comme telles, provoquent le vide.

Vivre parallèlement circonstance et structure, éthique et esthétique, possibilité et nécessité crée des conflits. En faisant un tissage, en interagissant avec ce qui arrive, sans objectifs ni règles établies, nous arrivons à approfondir les contradictions et à être cohérents, sans fragmentations déshumanisatrices.

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Traduit du portugais par Gilda Bernard