2015

Drogues

Vera Felicidade de Almeida Campos

Publié dans le bulletin du SBEM, janvier/mars 2002, pages 47-48

"Plus que jamais nous avons besoin d'une politique, d'une action contre les drogues", c'est ce que disent les parents, les enseignants et les politiques.

Les politiques de lutte contre la drogue n'ont pas fait ressortir deux facteurs fondamentaux liés à l'usage de la drogue: le plaisir/soulagement qu'elle procure et la transgression qu'elle constitue.

Ces temps derniers, par consensus, le drogué est défini comme le pharmacodépendant, le chimicodépendant. Dans ce sens tout produit peut être considéré comme une drogue, des médicaments jusqu'au très sain café au lait du matin.

Toute chimicodépendance est psychologiquement vécue? Perçue? Le manque de caféine provoque généralement des maux de tête, quelques vertiges qui ne sont pas toujours perçus comme étant en corrélation avec les symptômes engendrés par le manque de caféine. Les personnes dépendantes de la cocaïne perçoivent leurs propres crises d'abstinence, avec leur kyrielle de symptômes, comme une résultante du manque de cocaïne, de drogue. Les autres pharmacodépendants, à l'insuline par exemple, ressentent le manque, ils ont des crises d'abstinence qui se manifestent parfois par un seul signal: la mort.

Les substances chimiques sont métabolisées de façons différentes par notre organisme. Nous ne suivons ou ne percevons pas toujours ce processus. L'abîme entre ce qui se produit dans l'organisme et sa répercussion établie sur le vécu, est ce qui va le caractériser, schématiquement : bien-être/mal-être. C'est la dépendance chimique, psychologique, contextuée de manière perceptive.

Dans notre société pragmatique, tout ce qui ne possibilite pas une augmentation de la productivité économique est considéré comme préjudiciable à l'homme. L'homme existe pour lutter, vaincre, travailler, procréer. Passer le temps, se soustraire aux combats quotidiens, provoque des heurts, des antithèses, tout cela est sujet à caution. Cette rupture des patrons, des paradigmes, c'est la transgression. Le système représenté par les habitudes, les répétitions de comportements, c'est l'univers de l'adaptation, c'est le mur qui isole le transgresseur de l'autre, de la famille qui le critique par exemple. Lorsque le système est brisé surgit le monde que l'on a renié, le monde frustrant, la réalité non acceptée. Alors viennent le désespoir et la crise d'abstinence.

Après ce point de vue psychologique sur l'abstinence, voyons ce qui se passe sur un plan neurologique. Le cerveau a un centre de motivation: aujourd'hui on sait que les principales substances dont on abuse sont addictogènes par leur action sur le cerveau. Ce centre de motivation inclut le "noyau accumbens", une structure cérébrale antique qui récompense les comportements importants pour la vie de l'individu, ceci le conduit à retourner chercher ce qui lui a procuré cette sensation agréable - de satiété, de réalisation, d'excitation. Les drogues comme la cocaïne agissent sur le noyau accumbens ce qui amène le consommateur à vouloir en user à nouveau. Ces drogues créent aussi une accoutumance au niveau du noyau accumbens, il est comme anesthésié, de sorte qu'à la prise suivante une dose supérieure est nécessaire pour obtenir le même effet que la première fois. De là naît l'effet "boule-de-neige" de l'accoutumance. (1)

Infinies et fréquentes sont les possibilités - bientôt normales - que nous avons d'établir des habitudes et des accoutumances.

Pour avoir accès à la cocaïne, au canabis, à l'alcool, au crack, à l'héroïne, on passe outre les lois, on transgresse les règles, on s'introduit dans des milieux criminels. Cette recherche du plaisir à tout prix pour atteindre le soulagement est un grand problème. Pour comprendre le toxicomane il est nécessaire de comprendre cette rupture des patrons, cette inconséquence. L'autre aspect important est la négligence de la santé. On entre généralement dans un processus d'intoxication à peine pour le plaisir, pour le soulagement, pour rompre l'ennui.

Le compulsif est le toxicomane, c'est le drogué autant que le drogué est le compulsif. "L'attitude compulsive, se sentir obligé de, est la manière que l'être humain a trouvée pour maintenir ses attaches, ses liens avec le monde, la réalité, avec les autres. La répétition à travers une vérification constante garantit l'assurance d'atteindre ce que l'on désire, ce dont on a besoin. La continuité de ce vécu compulsif, répétitif, établit des tics, des vices. La compulsion est une façon de souligner, de marquer le vécu. Ces risques, ces marques, deviennent des soutiens, des références, des barres de protection auxquelles on s'agrippe". (2)

Le toxicomane est un "volontariste", pour parodier Nietzsche, c'est le super-homme des ténèbres, c'est la volonté de puissance à l'envers, à rebours.

La non-accéptation, le sentiment d'insécurité, le manque de confiance, la dépendance et le noyau accumbens nous renvoient à l'accoutumance, il suffit de penser à l'obsession qu'ont les obèses pour la nourriture, il suffit de lire au sujet des pédophiles, des obsédés sexuels. Si tout peut être une drogue, la solution n'est pas d'interdire les drogues mais de structurer une autonomie afin d'établir des «limites propres» plutôt que de souffrir de l'impact et du vide des limites établies. Que faire? Comment établir les limites propres de l'adolescent, du mari alcoolique? Étant entendu que si leur problème nous touche, le problème est notre et nous devons y faire face.

En tant qu'éducateurs et thérapeutes, si nous considérons la drogue comme synonyme de remède, d'amélioration, de soulagement, de cure, nous devons nous soucier de ses effets collatéraux: si nous pensons aux drogues comme à des sources de plaisir nous aurons à humaniser, nous devrons arracher l'homme au vide des gratifications, des satisfactions; en montrant la drogue comme un indice de transgression, il est nécessaire de vérifier ce qui a été transgressé.

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(1) Notre Cerveau Quotidien ­ Découvertes de la neuroscience sur la vie quotidienne. O Cérebro Nosso de Cada Dia - Descobertas da Neurociência sobre a Vida Cotidiana - Suzana Herculano-Houzel, Vieira & Lent Casa Editorial Ltda, Rio de Janeiro, 2002, pag.107

(2) La Question du Soi, du Soi-Même et du Je - A Questão do Ser, do Si Mesmo e do Eu - Vera Felicidade de Almeida Campos, Editora Relume Dumará, Rio de Janeiro, 2002, pag.77

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Traduit du portugais par Gilda Bernard