2015

Impact et découvertes ou sur les traces,
trajectoires et résidus de notre vécu

Vera Felicidade de Almeida Campos*

Publié dans le bulletin du SBEM, année 5, nº 17, pages 54-55

 

Il arrive toujours un jour ou un moment où l'être humain se rend compte qu'il est seul, où il se rend compte qu'il est accompagné, où il se perçoit comme quelqu'un qui a en face de lui une infinité de possibilités, de compromis, de réussites, de réalisations, de peurs, d'angoisses et de joies. Ces choses surgissent organisées, désorganisées, rapides, lentes, embrouillées, claires. C'est de se trouver devant tout cela qui transforme l'être humain en part d'un processus, de même, cela configure un dedans, un dehors, un objectif, un subjectif, en résumé un moi et un autre, un ici et un là. Délimiter ces côtés du processus crée des divisions: corps-esprit, intérieur-extérieur, passé-présent. Cela suscite des méthodes et des polémiques, on se met à classifier pour voir si l'on comprend les divisions et c'est ainsi que le processus, la relation sont toujours perdus de vue. Goethe disait à propos de la nature: "tout ce qui est en dedans est aussi au dehors", en faisant référence à l'inexistence d'un dedans et d'un dehors indépendants. Pourquoi est-il difficile d'avoir une vision globale? Pourquoi devons-nous diviser pour comprendre?

L'une des caractéristiques de l'ère moderne, de ce vingtième siècle encore proche, fût l'emphase donnée à ce qui était considéré comme subjectif. Cette importance venait de la nécessité de réagir au déterminisme classificateur perpétré au dix-neuvième siècle pendant lequel tout était expliqué et représenté par des lois immuables, ne laissant aucune place à la liberté, au libre-arbitre.

C'est depuis Hegel que le concept de sujet, de subjectif, s'est imposé dans les discussions et polémiques autour de l'être humain, de son histoire, de son monde. Le subjectif devint alors une question, autant que le réceptacle de nombreuses idées et conclusions. L'identification du subjectif en tant que siège, structure du libre-arbitre, charma les philosophes, les scientifiques et les religieux. C'était l'absence, la fuite de l'humain. C'était la découverte que tout ne pouvait être classifié, déterminé; que l'individu avait un rôle que lui seul pouvait jouer, que lui seul connaissait. C'était l'affirmation des différences individuelles; l'ébauche des idiosyncrasies.

C'était la naissance des idées, de la pensée du vingtième siècle. La psychanalyse, le marxisme et l'existentialisme sont des représentants importants de cette étape de la trajectoire de la pensée. Le marxisme comme la psychanalyse et par conséquent l'existentialisme virent le jour au sein du déterminisme du dix-neuvième siècle. Lorsque Marx mit en évidence le déterminisme économique, la lutte des classes générée par l'acquisition de la propriété privée pour expliquer le comportement humain, lorsque Freud tenait l'inconscient pour responsable de la motivation et du comportement et que Sartre montrait la tromperie des idéologies, des choix toujours dictés par des compromis et aliénations, ils déterminaient ce qui arrivait au sujet, ils agissaient comme des penseurs du dix-neuvième siècle. Pendant ce temps, déjà une brèche s'ouvrait, quelque lumière, l'antithèse naissait, on entrevoyait une possibilité de changement, il y avait une perspective de récupération du sujet quasiment anéanti par les pressions aliénatrices, car des issues étaient indiquées, des actions porteuses de changement. Marx proposait le militantisme, Freud au travers de la psychanalyse, prêchait la recherche de la vérité révélée par la parole et l'existentialisme présentait l'engagement comme moyen de briser les engrenages. Le sujet, le libre-arbitre n'était plus irrécupérable, ou avait déjà été retrouvé.

Aujourd'hui, au vingt et unième siècle, que sommes-nous entrain de construire avec ce patrimoine théorique? Comment comprenons-nous, conceptualisons-nous, en nous mettant en relation avec le sujet, avec le subjectif?

Désespérés de ne pas trouver de réponse, nous revenons à des catégories déterministes et nous cherchons des synonymies réductrices. Assimiler les variables sociales, culturelles et psychologiques à des résultantes du processus biologique est actuellement une grande tendance. Dans cette optique la question subjective en vient à être considérée comme une manifestation, comme une marque génétique. Parler est la résultante d'une structure biologique, génétique. Hormis quelques victimes d'anomalies génétiques, tout être humain parle, les uns portugais, les autres mandarin, d'autres encore japonais, par exemple. Mais l'apprentissage de la langue dépend fondamentalement de l'atmosphère culturelle dans laquelle on vit. Le cerveau est une partie du corps, de l'organisme. Affirmons qu'il est l'esprit et que l'esprit est le corps, aussitôt tout devient biologique, cela crée un réductionnisme maintenu par un discours utile seulement aux industries de médicaments psychotropes. Il me semble opportun de citer: "cependant, à force de croire au pouvoir de ses potions, la psychopharmacologie en est arrivée à perdre de son prestige, en dépit de son impressionnante efficacité. En vérité, en prétendant le guérir de l'essence même de la condition humaine, elle a enfermé le sujet dans une nouvelle aliénation. Pour cela, au travers de ses illusions, elle a alimenté un nouvel irrationalisme. C'est que, plus on promet la « fin » de la souffrance psychique par l'ingestion de pilules, qui ne font jamais que suspendre les symptômes ou transformer une personnalité, plus le sujet, déçu, finit par se tourner vers des traitements corporels ou magiques." **

Dans la vision biologico-réductionniste la baisse du taux de sérotonine est l'un des facteurs déterminants pour expliquer la dépression. Ce réductionnisme biologique annule, élimine la subjectivité, le libre-arbitre. Il n'y a déjà plus d'issues pour l'homme, rien ne peut être modifié, sauf les pièces de rechange nécessaires à la continuité de ses compromis, de sa survie. Quand on est traité et pensé comme une machine, la seule chose à être valorisée est le pouvoir, la "technologie de pointe". Si le pouvoir existe, si la force existe, alors, la motivation n'est pas nécessaire.

En moins de soixante ans, la Déclaration des Droits de l'Homme (1948) a été abolie. Dans le contexte mondial, la récente guerre des Etats-Unis contre l'Iraq illustre bien ceci. Dans le contexte national, la violence de rue, les réseaux criminels organisés en sont la démonstration. Et nous? Notre moi? Notre famille, notre quotidien, en quoi sommes-nous affectés par cette idéologie biologico-réductrice?

Dans les pays modernes, les réseaux institutionnels s'opposent aux réseaux criminels anti-institutionnels et anti-sociaux. Il existe une société organisée, il existe un crime organisé, ils sont parallèles, un couple d'opposés. Ce qui remplit ce vide, cet abîme généré par les oppositions parallèles, c'est la violence que crée l'usage de la force, par l'usage du pouvoir comme moyen d'annihilation de l'opposé, de l'antagoniste. La famille éclate, la vieillesse c'est la ruine, l'empêchement; seul vaut le neuf, ce qui sort du moule, apparaissent alors les drogues rédemptrices, les pilules guérisseuses.

Le réductionnisme biologique surgit et se répercute dans un autre contexte sous la forme du culte du corps. C 'est le corps sculpté dans les clubs de gymnastique, le corps des chirurgies plastiques rajeunissantes. Silicone, chirurgie esthétique, implants, l'homme peut se faire, il peut se créer. Il est un artéfact de lui-même. C'est un moment dangereux: l'humain, la créature, prend la place du créateur. Nous pouvons nous créer. Avant, nous faisions cela par le biais de vêtements haute couture, bien avant encore, à l'époque féodale, par l'achat de titres de noblesse; à présent nous en sommes au silicone, au botox, bientôt nous en viendrons aux puces informatiques - mini-encyclopédies archivées - chargées des performances verbales.

Le sujet a été détruit. Je ne sais déjà plus si je choisis ou si c'est mon cerveau qui le fait, ou bien ma dose de sérotonine par exemple, qui décide. La destruction du sujet rend possible la structure de ce que nous pourrions nommer l'anti-sujet, son contraire, son corollaire. Nous avons des dépendants, des personnes qui préfèrent s'en remettre aux sédatifs chimiques (psychotropes, cocaïne etc) plutôt que d'affronter leurs souffrances psychiques et leurs non-acceptations. C'est la recherche du magique, l'attente du miracle. C'est toujours ne pas faire face, ne pas entrer en contact avec les problèmes, ne pas intégrer les limites de l'existence. Cet anti-sujet, crée par la négation du sujet, se nourrit de restes humains détruits. C'est un processus qui mène à la vacuité, un processus très profanateur. Il prend forme dans un contexte de non-penser, de non-arrêt, de non-cesser de suivre la ligne toute tracée sur laquelle on s'appuie et on se sent stable, adaptations fermement maintenues, en découlent les manipulations empêchant quelque changement ou transformation que ce soit.

L'absence d'issue rendue possible par l'actuel discours biologique entraîne la déshumanisation. Sans le sujet, restent les drogues, ce qui satisfait et complète notre vice, nos habitudes ou comme dit Alain Ehrenberg: "Le drogué est aujourd'hui la figure symbolique utilisée pour définir les traits de l'anti-sujet. Autrefois, c'est au fou que revenait ce rôle. Si la dépression est l'histoire d'un sujet introuvable, l'usage de drogue est la nostalgie d'un sujet perdu." ***

La modification de tout ce réductionnisme biologique aura lieu quand on aura conscience que le sujet et l'objet, l'objectif et le subjectif sont les pôles d'une unité: être-dans-le-monde. Il n'y a pas d'objectif ni de subjectif en tant que tels, ce sont des aspects relationnels configurés par l'autre, par le monde, par soi-même. La récupération de l'humain, du "sujet", s'effectuera quand on percevra le relationnel, quand on le prendra en considération.

C'est à la psychologie qu'incombe la grande tâche de ne pas tomber dans le déterminisme, de ne pas céder aux explications tautologiques et faciles, de ne pas se laisser séduire par les transferts de symptômes. C'est à l'homme d'exister, en existant en relation, en créant des liens, des attaches, une culture et une civilisation, un langage, des épopées, en transformant son immanence biologique, en réalisant ses possibilités relationnelles.

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* Vera Felicidade de Almeida Campos est psychothérapeute gestaltiste, auteur de plusieurs livres, elle a récemment publié "La Question de l'Être, du Soi-Même et du Moi" aux éditions Relume Dumàra.

** Pourquoi la psychanalyse? Elisabeth Roudinesco, Jorge Zahar Editor, Rio de Janeiro, 2000, page 22

*** Pourquoi la psychanalyse? Elisabeth Roudinesco, Jorge Zahar Editor, Rio de Janeiro, 2000, page19

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Traduit du portugais par Gilda Bernard