2015

Le Tout et les parties

 

Quand nous commencons à mettre en rapport des totalités nous créons des niveaux de visualisation. C'est comme s'il s'agissait de la visualisation d'un paysage: le sable, la pierre, la mer, les vagues, l'horizon, les personnes qui passent.

La non perception de ces niveaux aboutit à un désir de globalisation qui crée des unilatéralisations. Percevoir des totalités sans les globaliser est aussi élémentaire que l'associassionisme: en ce sens, la vision holiste est aussi élémentariste car elle suppose un tout, une totalité et qu'elle recherche des exemples, amasse des expériences pour atteindre le tout postulat. En 1912, Koehler, Koffka et Wertheimer, gestaltistes, n'acceptèrent pas d'être considérés comme des holistes car ils disaient que le tout est une gestalt structurée et configurative,et non une émergence. Le tout n'est pas une résultante, il est une unité configurative qui ne se totalise que lorsqu'il est appréhendé globalement. L'holisme aujourd'hui est synonyme du tout comme une somme de parties. L'élémentarisme de la position holiste a tant opéré et instrumentalisé l'idée du tout qu'il s'en est démarqué. Nous voyons en astrologie, en psychologie, en médecine, les désastres de la position élémentariste-associassioniste: "vous êtes un individu formé par son éducation, sa culture, ses vécus (ses "vivances"), ses symboles, sa propre légende et ses fonctions martiennes, plutoniennes, neptuniennes etc"; ou encore "votre organisme est une totalité qui résulte de votre alimentation, de vos idiosyncrasies, de votre constitution génétique etc." Holos en grec, est un adjectif ou un adverbe, il est une manière, un mode. Les holistes utilisèrent le tout comme adverbe. Dans la gestalt, le tout est l'adjectif qui exprime la forme perceptive parcellisée de façon distordue ou globalisée sans distorsion. Ceci explique, par exemple, les idées causalistes, déterministes et dualistes. En psychologie, le gestaltisme - Koffka, Koehler e Wertheimer, au travers du concept de Figure-Fond - institua une claire démarcation: la possibilité d'appréhender la globalité. Le propre contexte de ce qui arrive et de celui qui perçoit, dans la relation, établit les niveaux de perception et consécutivement, la pensée et la "vivance" des phénomènes.

Quand on perçoit la totalité comme partie d'une autre totalité, d'une autre unité, on crée une distorsion perceptive. C'est comme si la loi de la meilleure direction (fig.A) ne s'accomplissait pas par l'interférence de facteurs de similitude (fig.B):

todoparte

Le fait que le subjectif et l'objectif aient été considérés comme complémentaires, restaurateurs de l'unité humaine, en est un exemple clair. Cette distorsion partie/tout a crée le dualisme classique des sciences humaines, dans lequel l'homme est vu tantôt dans son aspect subjectif, tantôt dans son aspect objectif, d'une manière excluante, antagonique ou complémentaire.

La même chose se produit dans la théorie de la connaissance. La même chose se produit chaque jour quand nous pensons que l'enfer ou le paradis sont les autres.

Pour que nous parlions de nous en complémentarité, antagonismes ou polarités, nous sommes des contextes présumés, des totalités. Nous devons focaliser ces pôles, ces complémentarités et ces antagonismes comme des parties qui doivent être perçues à partir du tout, de leur contexte configurateur. Dans notre cas, parler du sujet et de l'objet comme polarité pré-suppose la totalité, l'essence humaine.

Il est clair que dans d'autres contextes cette totalité, cette essence humaine, peut être une partie. En ce sens nous avons peut-être une vision parcellisée. Exemple: si nous focalisions la totalité cosmique, l'essence humaine serait une partie et dejà la distorsion se constitue la transformant en une unité génératrice capable de résultantes. Il est important de mettre en avant que, du point de vue psychologique - l'homme en tant que transcendance de sa propre dimension organique - tout commence et se termine dans la perception: est le contexte à partir du quel nous pensons, nous entendons, nous aimons, nous haïssons, nous acceptons, nous n'acceptons pas les limites d'être dans le monde.

Tout ce qui est psychologique, comportemental, résulte de la perception. Les propres relations que nous établissons avec nous-mêmes, avec notre structure organique, se font dans un contexte relationnel perceptif et c'est au travers de sa propre perception que vont s'établir les niveaux de l'existence de l'être.

Ces niveaux s'établissent en tant que survivance, fonction, immanence et en tant que existence, contemplation, transcendance.

Selon les gestaltistes, toute perception a lieu en termes de Figure-Fond - il existe une réversibilité, c'est, la Figure devient le Fond et le Fond devient la Figure - mais ce qui est perçu est le figural. La figure étant le perçu, nous pouvons synonymiser la perception comme la compréhension de la manifestation, comme équivalente à la manifestation; à l'explicitation, à l'expression. Ceci nécessairement supposera l'implicite, le subtil, le non manifesté et même l'occulte. Dans ce sens nous pouvons comprendre, sans dualismes, ce que seraient les niveaux de la manifestation et ceux de ce qui s'occulte.

A dire juste, toute une problématique séculaire entre idéalisme et matérialisme, matériel et spirituel, dense et subtil, occulte et manifeste pourrait être comprise en termes de Figure- Fond. L'idée que l'être humain peut transcender le niveau de survivance, en atteignant le contemplatif-existentiel, est l'idée même du changement. C'est l'unique manière d'exercer la liberté en transcendant ses propres limites constituantes et en atteignant des dimensions humanisantes, occultes, non expliquées ou ternies par les luttes de survivance. C'est l'équivalent du passage entre marcher à quatre pattes et marcher. C'est l'autonomie en relation aux limites definissantes. C'est quand je casse les positionnements de sujet et d'objet, en étant ici et maintenant avec moi-même et ainsi aussi avec l'autre. J'arrive, de cette manière, à l'interaction d'une dimension contemplative qui me rend possible une disponibilité responsable de l'infinie réversibilité et de l'appréhension continue et enchainée de la Figure dans les successives transformations et relations Figure-Fond ou qui me rend possible la perception de ce que qui est en moi, en s'établissant ainsi avec moi. Je m'intègre. Je ne fige pas des positionnements, je ne m'auto-référence pas, je suis avec l'autre et avec moi-même ainsi dans le monde. Cet état de non compromis est ce qui viabilise la liberté, qui n'est rien de plus que l'exercice des possibilités humaines. Pour exercer la liberté il est fondamental de ne pas être limité, suivre sa propre perception. Ceci arrive au niveau existentiel, où le glissement configure l'exercice de la possibilité de l'exister. Tandis que quand nous nous arrêtons et que nous nous attachons aux résultats, aux fruits de nos travaux et de nos entreprises, nous restons mélangés aux références et nous nous dédions aux polarités. Ainsi nous atteignons des réalisations, mais au prix de nous exiler de notre totalité et de notre unité qui nous définit.

Il arrive que nous vivions à l'intérieur de limites, depuis celui de l'âge, le temps physique, à celui de l'espace accaparé. C'est ainsi que de se consacrer, de contempler, crée l'infini et restitue la totalité emprisonnée. Le fait de percevoir que nous n'avons pas de problème, mais oui que nous sommes un problème en est un exemple simple. Nous consacrer à ce questionnement, parceque nous sommes un problème, au lieu de rechercher la solution du comment cesser d'être un problème, amplifie, diversifie, et transforme notre perception, notre relation, notre comportement.

Extrait du livre "Terra e Ouro sao Iguais", Pages 19,20,21,22]

Aprés la lecture de ce texte, il devient facile de configurer la distorsion perceptive, l'erreur de Perls: il n'abandonna jamais l'idée de réalité interne et de réalité externe, car bien qu'un mot indicatif/significatif de totatilité soit, pour lui, gestalt , il appréhendait la totalité dans un contexte élémentariste d'inconscient, de limite, d'instinct, faisant que le tout (la totalité) pour lui était une somme de parties.Ce n'est pas par hasard que ses successeurs parlent en ces termes: "ouvre la gestalt, ferme la gestalt".

Vera Felicidade, Août, 1996

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Traduit du portugais par Michele Benatar