2015

Langage et Psychothérapie Gestaltiste
Comment on apprend à parler

Langage

Vera Felicidade de Almeida Campos
Editora Ideias & Letras, São Paulo, 2015

Extrait

Pourquoi le langage ?



Percevoir c’est connaître au travers des sens. Je suis arrivée à ce concept grâce à l’unification faite par les gestaltistes allemands, entre ce que l’on appelle sensation et perception. Pour eux il n’y avait pas une sensation captée par les sens et une perception organisatrice de ces données sensorielles. Il n’existait pas deux fonctions : l’une de captation et l’autre d’organisation. Ce qui se sentait c’était ce qui se percevait et c’était déjà organisé. L’approche dualiste antérieure impliquait un élémentarisme fondé sur l’idée que le tout est la somme des parties et, les behavioristes et les psychanalystes étaient aussi adeptes de cette vision. Les premiers, les behavioristes, quand ils réduisaient le comportement humain à un processus d’apprentissage résultant du conditionnement des réflexes non conditionnés et les seconds, les psychanalystes, en expliquant toute la vie émotionnelle et sexuelle de l’homme par les processus inconscients, pour eux fondement et motif de toute expérience humaine.

Ces approches impliquaient de comprendre l’homme séparé du monde, antagoniste de la société, du monde. Les behavioristes ont tenté de résoudre cette séparation au travers des concepts d’adaptation et de conditionnement et les psychanalystes au travers des concepts de conscientisation et de sublimation des désirs.

Vers la fin des années 60 quand j’ai commencé mon travail de psychothérapie c’était cela qui existait dans le domaine de la psychologie clinique.

Forte des concepts gestaltistes et phénoménologiques, je savais que l’homme dans le monde était une entité (une gestalt), une unité et que le tout n’était pas la somme des parties. Cette vision m’a permis de percevoir que c’est au travers du processus perceptif que l’homme structure les relations, alors j’ai commencé à créer les concepts et à développer la théorie qui sont les fondements de la psychothérapie gestaltiste. Au long de ces 38 années, depuis que j’ai écrit mon premier livre sur la psychothérapie gestaltiste j’en suis venue à développer le concept de perception.

Dans ce nouveau livre, Langage et Psychothérapie Gestaltiste, j’explique le processus du langage, la structuration de la langue et de la parole par la perception. Nous voyons que parler c’est exprimer l’organisation du perçu. Le langage c’est la manière pour l’être humain de s’exprimer, de communiquer, de s’extérioriser.

Le langage c’est le dessin, l’image, la représentation, le résumé, les signes de ce qui est perçu. Le langage c’est décrire et informer. On parle parce qu’on perçoit et qu’on est perçu. Le langage est construit par la mise en relation avec l’autre et le monde. Chaque langue exprime un temps et des espaces caractéristiques. L’histoire de l’humanité a été contée grâce à des langues établies. Notre histoire, nos expériences peuvent être partagées au travers du langage.

Donc, dans ce nouveau travail, continuant le développement de la perception comme connaissance, comme « percevoir que l’on perçoit » - catégorisation – et entendant la pensée comme prolongement perceptif, nous laissons clair que la perception est structurante du langage et nous maintenons ainsi le concept que la vie psychologique est la vie perceptive. Dans le langage ceci est emphatique.

Durant le développement de ma théorie, j’ai senti la nécessité d’expliquer la perception comme contexte pour la construction et la formation du langage. Le langage découle de la perception, il n’est pas, comme l’affirment certains théoriciens, le structurant de la réalité.

La parole en psychothérapie est l’un des schémas, l’une des empreintes les plus individuelles et caractéristiques de l’être humain. Parle, je te dirai qui tu es. En parlant nous exprimons notre façon de percevoir l’autre, le monde et nous même. En parlant de la problématique qui nous afflige nous montrons notre vécu, nos distorsions, notre auto-référencement, nos doutes, peurs et regrets.

La linguistique, étude du langage, s’est développée il y a plus d’un siècle avec de grands spécialistes. Ferdinand Saussure, créateur de la linguistique, a été celui qui a fait la distinction entre la langue et la parole, s’attachant à comprendre les questions de signifié et signifiant. Chomsky explique la construction d’une grammaire unique comme fondation du processus linguistique. Louis Hjelmslev et d’autres phénoménologues suivent la ligne qui emphatise ce qui est immanent, ce qui est transcendant dans le langage. Edward Saphir, anthropologue et linguiste influencé par Franz Boas, en étudiant des cultures indigènes, cherchait à comprendre comment se forme la langue. Hegel disait que le langage est l’actualité de la culture, ainsi est marqué l’aspect communicatif et transcendant du langage. Dans les Upanishad de la tradition hindouiste, nous voyons que la raison du langage est de rendre possible la distinction des valeurs et des signifiés. Si le langage n’existait pas, nous ne pourrions pas connaître ni le bien, ni le mal, ni le vrai, ni le faux.

Dire que la bouche, la langue, le larynx sont les organes de la parole est aussi fou que dire que le doigt est l’organe de jouer du piano. Quelques structures neurologiques quand elles sont lésées ou compromises interfèrent ou même empêchent la parole. Le processus de formation du langage est perceptif, donc fondamentalement psychologique, et comme tel, garanti par des structures neurologiques. Cette isomorphie entre le neurologique et le psychologique assure les processus perceptifs.

La langue est toujours l’expression d’une société, une culture, une époque vécue par des groupes humains. Chaque langue qui disparaît met en évidence le fait qu’elle est le fruit de la relation avec le monde, avec le perçu. Les nouvelles technologies, l’importation des mêmes, les nouvelles expériences et les nouveaux besoins créent de nouveaux mots. Avec internet beaucoup de langues et de dialectes ont des lacunes pour exprimer les nouvelles relations perçues.

La langue exprime et communique les expériences, les pensées, fait que l’autre perçoit au delà du regard et du toucher et est aussi perçu.

Ce livre exprime le déploiement du concept de langage et comment il se structure. C’est un référentiel de plus pour percevoir les configurations de l’humain, les dessins et les trajectoires réalisés par l’être dans le monde. Je pense le langage à partir de la perception.

Fernando Pessoa, par la voix de son « maître » Alberto Caeiro*, le gardien du troupeau, parle de la perception de façon poétique :

Je suis un gardien de troupeaux.
Le troupeau c’est mes pensées
Et mes pensées sont toutes des sensations.
Je pense avec les yeux et les oreilles
Et avec les mains et avec les pieds
Et avec le nez et avec la bouche.
Penser une fleur c’est la voir et la respirer
Et manger un fruit c’est en savoir le sens.
C’est pourquoi lorsque par un jour de chaleur
Je me sens triste d’en jouir à ce point,
Je m’allonge de tout mon long dans l’herbe,
Je ferme mes yeux brûlants,
Je sens tout mon corps couché dans la réalité,
Je sais la vérité et je suis heureux.

 

Référence :

Cet article est extrait de mon livre Langage et Psychothérapie Gestaltiste – Comment on apprend à parler - Vera Felicidade de Almeida Campos, Editora Ideias & Letras, São Paulo, 2015

* PESSOA, Fernando. Poesia completa - Alberto Caeiro, São Paulo. Companhia das Letras, 2005, p.34
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Traduit du portugais par Gilda Bernard